Mon hommage à Lionel Jospin.

Présider autrement une France plus juste, 5 mai 2002. Pendant longtemps, j’ai eu sur la porte de mon bureau à l’Assemblée une affiche de Lionel Jospin. Un affiche « collector » et triste d’une certaine manière, récupérée dans les malles du déménagement de Solférino en 2018. Une affiche imprimée en prévision du second tour de l’élection présidentielle de 2002 et par conséquent jamais collée… Quand la porte était refermée, il me surveillait, il rappelait aussi que, malgré l’engagement, les progrès et les conquêtes sociales, malgré l’intégrité et la loyauté à l’idée du socialisme, le chemin militant était fait ainsi, de cycles de victoires, de rassemblements joyeux, et de défaites qui ouvraient toujours sur d’autres lendemains, d’autres conquêtes, avec la sensation d’avoir, pendant le temps de l’exercice du pouvoir, contribué à transformer durablement la vie des gens.

Cette affiche, je l’appelais mon « memento mori », ce qui doit enseigner l’humilité et le refus des vanités. Lionel Jospin c’était la droiture et le courage exemplaire, mais aussi le militant disponible. Dans la fédération du Calvados, trainent encore quelques photographies de Lionel Jospin (en bras de chemise ou en polo je ne sais plus) tirant sur une corde, venu fêter dans le Calvados l’anniversaire du Front populaire aux côtés de Louis Mexandeau, mon prédécesseur et son collègue et camarade d’alors.

Cet homme que j’ai tant vu à la télé, dont j’ai aussi vu la signature ressurgir sur les archives socialistes des années 1970, celles de l’unité retrouvée des socialistes et de l’union de la gauche, aux années 1990, celles de la gauche plurielle que j’ai pas mal arpentées. J’avais l’impression comme beaucoup de Français, comme historien aussi, de bien le connaître alors que je ne l’ai croisé qu’à de rares reprises, à des soirées de fin de session au Sénat où je m’en souviens qu’il était souriant et disponible. Il s’est tenu, lors de son passage au Conseil constitutionnel, à une stricte réserve, mais dès sa sortie il est redevenu un militant simple se rendant parfois aux réunions de la section du 18e arrondissement. La dernière fois que je l’ai vu c’était à l’issue de l’hommage national rendu à Robert Badinter le 14 février 2024. Nous avons remonté depuis la place Vendôme la rue de Castiglione. Je me suis présenté à lui, nous avons devisé un peu en marchant dans ce jour gris et lourd. J’étais ému et impressionné : il en imposait sérieusement.

Alors cette semaine, il nous a quittés. Avec lui disparaît une figure majeure de la gauche et du socialisme, un homme d’État, profondément attaché à la justice sociale et à l’exigence républicaine. Il aura marqué durablement le pays : réduction du temps de travail avec les 35 heures, création de la couverture maladie universelle permettant à des millions de personnes d’accéder aux soins, mise en place des emplois jeunes qui ont offert une première expérience professionnelle à toute une génération, revalorisation du SMIC et baisse du chômage dans un contexte de croissance retrouvée… mais aussi – un dossier qui me tient à coeur – la Nouvelle-Calédonie. Il a fait partie de ceux qui, parce qu’ils ont hérité des ruines de la SFIO et patiemment reconstruit le nouveau Parti socialiste, savaient qu’il n’y avait pas d’autre choix que de réussir et d’imaginer, à la suite de Michel Rocard, un processus de décolonisation exemplaire. Ce fut l’accord de Nouméa qui, aujourd’hui encore, sert de fondement institutionnel mais aussi pour beaucoup d’horizon de référence pour dire et écrire l’avenir du Caillou et faire la paix.

Ce matin à l’hommage national au pied des Invalides, il y avait une part de ma jeunesse, une part d’un bout de France de chacun d’entre nous, qu’on saluait une dernière fois. De cette époque où les choses étaient claires : la gauche c’était Jospin, la droite c’était Chirac. Dans l’Impasse, livre écrit en 2007 tentant de revenir sur les raisons de la défaite de 2007, il mettait en garde pour la suite contre la tentative de l’alliance au centre. Quand certains avaient pu être tenté par F. Bayrou en 2007 puis plus tard par le macronisme, il n’y a jamais versé : « Ne perdons pas d’un côté ce que nous ne regagnerions pas de l’autre. Constatons que le centre, en France, n’est pas tourné vers la gauche. » L’avenir du socialiste pour lui était à un « grand parti de toute la gauche échappant enfin à la guerre des deux gauches, réformiste et radicale ». Quand pointe le spectre des gauches irréconciliables, relisons Lionel Jospin avec humilité. Au travail.

Crédit photo (aux Invalides avec B. Vallaud) L. Marin — AFP

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